Quel est le rapport entre des cocons de vers à soie du 19ème siècle et la Francophonie en Géorgie ? Cette chronique explore la manière dont un épisode de terrain a priori inutile se révèle central dans la constitution d’une problématique de recherche.

Nous sommes l’après-midi du 9 juin 2021, et je me trouve au musée national de la soie de Tbilissi, en compagnie de sa directrice, Nino, et de la conservatrice des collections, Salomé. Le bâtiment, unique musée de la fin du 19ème siècle du Caucase, est en cours d’importantes rénovations et fermé au public depuis plus d’un an. Pour cette raison peut-être, Nino et Salomé semblent ravies de m’en ouvrir les portes, de sortir des grands tiroirs en bois sombre quantité de cadres vitrés remplis de cocons de vers à soie et de papillons. La collection, me disent-elles, est unique au monde : une équipe de chercheurs d’Harvard et un expert de France étaient venus étudier les cocons car ils avaient découvert qu’ils n’existaient plus qu’ici. « On a compris qu’on avait là un trésor, quelque chose de précieux » rapportent-elles en anglais. Nous traversons d’un pas assuré le musée vide, recouvert d’une fine couche de plâtre résidu des travaux en cours, pour voir dans d’autres salles des boîtes à graines et des photographies de scènes de sériculture au 20ème siècle – numérisées en tant qu’archives en danger par la British Library.
Mon sujet de thèse n’a a priori pas grand-chose à voir avec ces considérations entomologiques : je travaille sur les institutions francophones en Europe centrale et orientale et sur ce que signifie « être francophone » individuellement ou collectivement dans une région où le français est peu présent.
C’est une enquêtée travaillant à la mairie de Tbilissi qui m’avait envoyée au musée de la soie, car la rénovation du bâtiment était en grande partie financée par un organisme francophone. J’avais donc l’espoir de trouver là des informations sur la présence de la Francophonie en Géorgie, et sur le lien qui était construit ici entre rayonnement de la langue française et action d’aide au développement. Sur place pourtant, Nino et Salomé savaient assez peu de ce programme, des raisons qui pouvaient pousser une institution qui promeut la langue française à apporter son appui dans de tels travaux, et des conséquences pour le musée de l’engagement de l’institution. Selon elles, les subventions publiques pour ce genre de projet n’étaient pas légion ; elles interprétaient donc ce financement étranger comme un intérêt porté à l’international pour la collection, et l’accueillaient sans davantage le questionner.
En définitive, je ne trouvais pas ce que j’étais venue chercher. C’est pourtant ce jour-là, en conversant en anglais de muséologie, que j’ai pu m’emparer du sujet de ma thèse.
Circonscrire « des données » entre injonction et intuition
En sortant du musée, je me suis arrêtée dans un parc non loin pour consigner dans mon carnet de terrain tout ce que j’avais vu et entendu cette après-midi-là. J’y relatais notamment le décalage perçu entre l’utilité potentielle de cette visite pour Salomé, Nino et pour moi, et l’entrain avec lequel nous l’avions toutes investie. En effet, si mes interlocutrices « se doutent que ce qu’elles me présentent n’est pas d’une utilité directe pour ma thèse » comme je le précisais dans mon carnet, elles semblaient néanmoins faire grand cas de cette rencontre, en dégageant du temps pour moi et mes questions, en me donnant de la documentation et des petits cadeaux probablement glanés dans le stock restant de la boutique du musée.
Alors même que j’avais directement catégorisé dans mon esprit cet épisode comme un à-côté de ma recherche, presque comme une erreur d’aiguillage, je pressentais néanmoins qu’il s’était passé là quelque chose. Cette visite était prise dans un double mouvement, d’injonction d’une part, et d’intuition d’autre part, à la caractériser comme « des données ».
Je ressentais d’un côté un devoir de recueil et de conservation d’observations sous forme écrite, car les occasions de faire du terrain à cette période étaient assez rares. Au printemps 2021, les suites de la pandémie de Covid impactaient encore les possibilités de rassemblement, et obtenir les diverses autorisations pour partir en mission à l’étranger n’était pas une mince affaire administrative ; il fallait mettre cette opportunité à profit compte tenu des difficultés rencontrées pour qu’elle advienne. Ce séjour à Tbilissi était aussi pris dans un faisceau d’injonctions à en rapporter « des données ». J’avais obtenu pour ces deux semaines un financement de mon école doctorale, à laquelle je devais donc rendre compte de mes avancées en matière de recherche, notamment sous forme d’un rapport écrit. Ce terrain était, de plus, exploratoire : j’étais alors en train de chercher où étendre mon espace d’enquête, après avoir passé plusieurs mois en Roumanie. Si je souhaitais revenir en Géorgie, il fallait que je prouve qu’il s’y passait quelque chose de suffisamment pertinent pour justifier que j’y poursuive mes recherches. Je devais en ramener la trace en France.
J’avais, d’un autre côté, une intuition alors assez floue qui me poussait à vouloir tirer de cette situation « des données ». C’était notamment une de mes enquêtées principales qui m’avait envoyée au musée, et puisqu’elle postulait que cette visite serait pertinente pour ma recherche, je tâchai de faire confiance à ce guidage endogène, et de me persuader qu’il y avait bien là quelque chose à retenir. Je souhaitais aussi honorer l’investissement ponctuel de Salomé et de Nino dans mon enquête. Enfin, quelque chose à quoi je n’arrivais pas alors à donner une forme précise avait retenu toute mon attention.
Une fois consigné dans mon carnet, je laissais cet événement partiellement à l’oubli, quoiqu’il me revienne à l’esprit de façon récurrente tout en résistant à une quelconque interprétation.
Faire sens a posteriori
En novembre 2023, soit plus de deux ans après cette rencontre, une collègue me partage une observation issue de son propre terrain : elle avait vu une pratique de ses enquêté·es être soudainement reconnue par une institution occidentale, et dès lors, gagner en importance pour la population qu’elle étudiait. Cette conversation ravive le souvenir du musée de la soie dans ma mémoire, et me pousse à écrire une note dans mon téléphone :

Cette « épisode », comme je le nommais dans la note, faisait enfin sens. Ce qui était en jeu dans le discours de Nino et Salomé était la question de la valeur : c’est à l’ouest que se forme la valeur des pratiques d’Europe de l’Est. C’était parce que les chercheurs de Harvard avaient déclaré qu’il s’agissait là d’un « trésor », et qu’une institution francophone internationale avait décrété qu’il fallait rénover le bâtiment, que le musée et sa collection avaient acquis de la valeur – aux yeux du monde et aux yeux des Géorgien·nes elles et eux-mêmes. Ce regard occidental sur l’est de l’Europe est ce qui caractérise les rapports (diplomatiques, culturels, politiques) entre ces deux zones (Todorova, 1997 [2011]), et est une clé pour comprendre quelle valeur est attribuée au français et les façons dont il se déploie dans la région. Étant une chercheuse venue de France, j’ai aussi pu incarner à mon insu ce regard qui confère de la valeur aux pratiques endogènes. En tant qu’institution, le musée de la soie est un catalyseur du regard occidental sur l’est : il est un lieu de redistribution des ressources, économiques comme symboliques. Sans le savoir, je faisais là aussi une ethnographie institutionnelle, et c’est cette analogie entre deux institutions – la Francophonie et le musée – qui m’a permis de comprendre, de manière plus englobante, le rôle de celles-ci dans la vivacité d’une forme d’orientalisme (Saïd, 1978 [1980]).
Cette visite au musée de la soie était à proprement parler un à-côté de mon terrain. Elle était initialement vouée à devenir une simple anecdote à oublier, ou tout au plus un moyen pour me faire des contacts sur place. J’aurais aussi pu la considérer comme un échec ou une perte de temps : il n’a été nullement question de langue française, mes interlocutrices n’étaient pas elles-mêmes francophones et savaient assez peu des raisons et des conséquences futures de l’implication de l’institution dans le projet de rénovation du musée. Je n’ai pas trouvé ce que j’étais venue chercher, mais j’ai trouvé bien mieux. Cet épisode a été la première étape d’une réflexion approfondie sur la formation et la (re)production de la valeur du français, un mécanisme qui est devenu un fil rouge de la problématisation de ma recherche. C’est en faisant apparemment autre chose que j’ai fait réellement, et c’est par les détours de terrain et les périphéries les plus éloignées que j’ai compris le cœur de mon propre sujet de thèse.