Je partage ici une expérience de prise de parole publique où ma « légitimité » à intervenir a été remise en question parce que je parais extérieure à la communauté dont je parle : la communauté acadienne. Une communauté linguistique minoritaire avec laquelle je vis et travaille depuis environ deux décennies.
Il y a quelques mois maintenant, je suis intervenue dans les médias (sur le radiodiffuseur public, Radio Canada pour son antenne locale néo-brunswickoise). À la demande d’une ancienne étudiante devenue journaliste, j’ai été sollicitée, en tant que sociolinguiste, pour traiter d’un sujet « dans mes cordes ». Cette intervention était en fait en lien avec un programme de recherche plus large que je mène actuellement sur l’appropriation des médias socionumériques comme lieux de construction d’un discours sur soi au sein de la communauté linguistique minoritaire acadienne (une communauté désormais bien connue des sociolinguistes qui travaillent dans une perspective critique et ethnographique grâce aux nombreux travaux de ma collègue Annette Boudreau).
Il s’agissait de me prononcer sur la multiplication des prises de parole en et sur le chiac (forme vernaculaire de français en usage dans le sud-est de la province canadienne du Nouveau-Brunswick) au sein des médias socionumériques. Si ce parler, notamment en raison de sa part de mixage avec la langue anglaise, langue dominante, a été et est encore objet de réserves voire de certaines formes de stigmatisation, il est désormais souvent jugé acceptable voire désirable, en particulier dans des usages « de niche » ; ainsi, on note son utilisation par maints artistes (poètes, paroliers), on souligne sa présence pour vendre des produits locaux et finalement pour créer un contenu qui pourrait se démarquer au sein de l’offre pléthorique des réseaux sociaux. Il peut alors conférer un profit de distinction par une opération relevant d’une forme d’empouvoirement. C’est en gros ce que j’ai dit… Puis, un short vidéo, comprenant notamment quelques extraits où je prenais la parole ainsi que des segments analytiques de la journaliste et des morceaux choisis de plusieurs créateurices de contenu en chiac, a été diffusé notamment par la chaine Youtube de la radio.
Comme il est d’usage, ce short vidéo à l’instar de milliards d’autres a été visionné, liké et aussi commenté à même la plateforme Youtube, dans la section commentaires. Et, il a reçu notamment le commentaire suivant :

Ce commentaire est le seul qui me visait, les autres exprimaient leur goût pour le contenu en chiac, soulignaient le plaisir à l’écouter. Sur le coup, ce commentaire m’a contrariée et pour tout dire m’a peinée.
Je propose ici de le regarder avec une certaine distance. Pour bien connaitre le milieu et les débats linguistiques qui y ont cours, ce qu’interroge le commentateur ici c’est bien moins mon statut de linguiste que mon origine. Dans le contexte acadien (ce qui détonne par rapport à la France), le ou la linguiste n’est pas, quand il s’agit de traiter de forme ou de statut de la langue, un antagoniste, du moins pas pour la partie de la population ouverte à la diversité linguistique (ce que nous dit de lui ce commentateur). Au contraire, le ou la linguiste est vu comme un allié face aux puristes de tout crin. Ce n’est donc pas ou moins mon identité professionnelle qui est attaquée ici même si elle n’est d’aucune aide pour assoir ma crédibilité, l’expérience ou l’opinion primant sur l’expertise comme c’est souvent le cas quand on parle de langues. Cet état de fait est certainement un irritant et représente un certain paradoxe pour moi dans la mesure où j’ai pu montrer dans des projets de recherche antérieurs que, certes oui, le ou la linguiste pouvait se tromper, tordre les faits à leur théorie et le faire d’autant plus allègrement qu’il ou elle commentait des faits peu connus, peu étudiés.
Toutefois, c’est la mention de l’origine (« du vieux continent ») qui retient ici mon attention. Comme je le dis plus haut, elle m’a mise mal à l’aise et pour tout dire m’a attristée … sans pour autant me surprendre complètement. Elle est une manifestation, un rappel du caractère incommensurable de mon « étrangeté ». Au-delà de mon cas personnel, ce commentaire, pour singulier qu’il soit, résonne avec un enjeu plus large, sans doute ancien et toujours latent mais qui s’est, me semble-t-il, rigidifié récemment : celui de la légitimité de la personne qui parle de et / ou qui écrit sur certains sujets à les aborder ou pas. Cette légitimité est alors largement dépendante de l’identité (essentialisée) de la personne qui parle ou écrit.
Ici, une identité sociale m’est assignée sur quelques indices certainement probants : un nom de famille, une façon de parler … qui montrent que, décidément non, je ne peux être de la communauté dont je suis en train de parler. Le fait que je sois présentée comme une « spécialiste » des enjeux de langues dans cette région, que je parle depuis cette région où j’enseigne depuis presque vingt ans semble de peu de crédit, ou vite oublié ou peut-être non entendu par le commentateur.
Je pourrais en rester là avec ce commentateur rageur comme le Web en génère des millions, mais au-delà de son commentateur « hostile », que puis-je tirer de plus général de cela ? J’y vois une occasion de poser des questions bien plus que d’y répondre.
Puis-je parler sur, pour une communauté linguistique mais aussi ethnoculturelle (et cet élément est important puisque c’est là que ça se joue) à laquelle je ne semble (au sens de « paraître, donner l’impression de, avoir l’apparence de ») pas appartenir ?
Je comprends bien ce qui se joue dans le commentaire que je commente. Est-ce encore aux Européens, à une Française a fortiori (puisque c’est bien ainsi que je suis vue) de dire aux francophones du Canada qu’ils et elles sont légitimes à parler comme ils, elles parlent ? Assurément non, j’en conviens … Ce n’était pas non plus le sens de mon intervention mais je peux comprendre qu’elle ait été lue comme telle en raison d’un historique de domination symbolique de la France sur cette ancienne colonie de peuplement (1604-1713). Si, au Canada, la domination sociale, économique et culturelle est exercée depuis fort longtemps par le groupe anglophone, dominant politiquement et matériellement, une relation particulière est entretenue avec les autres francophones, en particulier les Français dont on peut noter une certaine aversion ou incrédulité face au fait que « leur » langue puisse appartenir à d’autres qui l’utilisent différemment. Je ne veux pas non plus (ce qui rend l’écriture de cette chronique délicate) sembler inverser les rôles et me présenter comme victime, dominée, ce que les dominants font parfois et qui est toujours faux.
Je conviens aussi volontiers que le fait d’être natif peut conférer un avantage épistémologique notable. Je peux prendre un seul exemple qui m’a beaucoup marquée lors de ma formation : celui de l’évolution du concept de diglossie. En sociolinguistique, ce sont bien des sociolinguistes dits natifs, les sociolinguistes valenciens et catalans qui ont tordu le cou à la vision consensuelle de la diglossie, là où ceux qui ne la vivaient pas (notamment les Américains Ferguson et Fishman) n’y voyaient que coexistence de langues et partage des tâches. En suivant le cheminement de cette notion au sein du corpus scientifique, de sa première application à la Norvège par Haugen et jusqu’aux sociolinguistes antillais, Kremnitz (1981) montre bien qu’avoir fait l’expérience de la domination, de la minorisation apporte, de fait, une plus-value analytique capitale. Cet exemple, parmi d’autres, pour reconnaitre la valeur scientifique de l’expérience vécue et la qualité du sociolinguiste natif. Toutefois, entendons-nous encore une fois, ce n’est pas ma lecture que le commentateur remet en question mais le bienfondé à m’avoir sollicitée moi, sociolinguiste non-native.
Maintenant que pouvons-nous faire nous comme sociolinguiste face à ce genre de situation ? Nous avons appris à nous méfier de l’idéalisation du locuteur natif, autant comme informateur idéal-type de l’enquête de terrain (Muni Toke, 2013) que comme meilleur enseignant de langue (cf. la notion de native-speakerism, Holliday, 2005). Nous avons pu montrer que ces idéalisations étaient construites du point de vue du dominant et l’on trouve désormais toute une littérature pour les démystifier. Cependant là, la critique est inversée. Pour le commentateur, je suis le groupe dominant. Est-il alors possible de déconstruire le « mythe » du, de la sociolinguiste natif, native ? Est-ce un objectif pour la sociolinguistique ? L’idéologie du « par et pour » que l’on a contribué à édifier peut assurément se retourner contre nous, sommes-nous alors légitimes de la contester ? Plus pragmatiquement, comment m’y prendre pour appréhender cette tension dans ma vie professionnelle ? Sans doute en l’exposant, la discutant comme je l’ai fait ici.