Cette chronique propose d’interroger les enjeux et les défis posés par le temps dans la phase du recueil de données et de mettre en évidence des ressources théoriques et méthodologiques disponibles afin d'intégrer la temporalité dans nos démarches ethnographiques.

 Le Lapin Blanc illustré par John Tenniel pour Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. Illustration libre de droit, réutilisation autorisée

Dans le cadre de ma thèse, j’étudie les discours d’opposition autour du projet de modification de l’article 1 de la loi de bioéthique 2011, sous le gouvernement français d’Emmanuel Macron. Cet article se réfère aux conditions d’accès des techniques de procréation médicalement assistée (PMA). La PMA est l’ensemble des pratiques cliniques et biologiques où la médecine intervient dans le processus de procréation. Elle est aujourd’hui accessible aux couples hétérosexuels, mariés ou non, en âge de procréer et pouvant justifier d’une vie commune depuis plus de deux ans. Ce projet de loi propose d’étendre les conditions d’accès aux couples de femmes et aux femmes seules. Pour cette recherche, la démarche méthodologique consiste à suivre plusieurs associations activistes, constitutives du collectif « Marchons Enfants ! » 1 Le collectif « Marchons Enfants ! » rassemble 17 associations qui se déclarent contre ce changement dans les droits reproductifs (pour exemple : La Manif pour tous, les Associations Familiales Catholiques, Alliance Vita, etc.). La plupart d’entre elles étaient déjà opposées en 2013 à la loi Taubira, en faveur du mariage homosexuel.durant l’intégralité de l’élaboration de la loi. Or, à l’automne 2018, alors que je démarre ma recherche doctorale, le gouvernement publie son calendrier législatif du premier trimestre 2019. Contrairement à ce qui avait été prévu, la révision des lois de bioéthique ne faisait pas partie du programme de travail. Le projet de loi qui mobilise ma thèse avait été repoussé en « mai ou juin » de cette même année, en raison de « l’encombrement du calendrier parlementaire ». Cette annonce est venue remettre en question la temporalité de mon étude, jusqu’à sa faisabilité. À cet instant, j’étais traversée par de multiples interrogations : faut-il redéfinir le temps consacré à la récolte de données ? comment ne pas prendre de retard sur mon calendrier prévisionnel ? que faire si le projet de loi est encore repoussé ? voire abandonné ? J’avais l’impression d’être désormais dans l’urgence, et d’observer, impuissante, un temps en fuite. Pour cette raison, dans une volonté d’explicitation de ma démarche scientifique, il me semblait important d’interroger et de saisir les diverses temporalités qui ont traversé et impacté la constitution de mes données. Cette chronique témoigne du cheminement de ma réflexion, une tentative de compréhension et de déculpabilisation face au temps vécu durant cette phase de mon doctorat.

Conjuguer diverses temporalités 

Tout d’abord, ces bouleversements temporels m’ont amené à interroger l’environnement sur lequel ils pèsent. Certes, la problématique de la temporalité concerne mon étude de manière singulière, mais elle s’inscrit dans un changement plus profond et global de la recherche dans son ensemble. Depuis quelques années, présentée comme un « atout essentiel pour la compétitivité » (Bouffartigue, Lanciano-Morandat, 2013 : 2), la recherche a été rattrapée par des modèles économiques de productivité imposant de nouvelles contraintes temporelles. Dans une dynamique d’accélération de l’espace-temps, dont le système capitaliste se nourrit, la science est confrontée aux injonctions de rendement et de profit. La notion de temps est alors imposée comme constitutive de toute recherche, de manière identique entre les domaines disciplinaires, et les objets d’étude. La structure même du diplôme de doctorat en France, et ailleurs aussi, en témoigne, soit la réalisation en trois ans d’une recherche (constitution des données, analyses, rédaction) — périodicité valable pour l’ensemble des écoles doctorales françaises et dont les délais d’extension sont difficilement acceptés.

Or, en sciences humaines et sociales, les chercheur∙es sont tributaires des individus impliqués dans la recherche et doivent composer avec les cadres temporels du terrain d’enquête et du champ d’expériences que ce terrain suppose. Le temps de la recherche se heurte au temps du terrain qui lui impose son rythme et, d’une certaine façon, la contraint. Dans le cadre de ma thèse, c’est le temps parlementaire, un temps particulièrement long et imprévisible ; François Audigier (2007) appelle cela le temps subi, un temps qui nous échappe et sur lequel il apparaît impossible d’influer. S’opère alors une mise en tension entre le suivi de la temporalité du terrain et le maintien des exigences institutionnelles inhérentes à la thèse.

Le texte de loi a finalement été présenté et voté par l’Assemblée nationale à la fin du mois de septembre 2019. De manière concrète, entre janvier et juillet de cette même année, les associations activistes suivies ont été investies sur d’autres problématiques qui faisaient davantage l’actualité et, notamment, sur les questions de fin de vie et d’euthanasie. La récolte des données s’en est ressentie : ralentissement, voire absence, de déclarations, publications, manifestations autour du projet législatif. Ce n’est qu’à partir des premiers débats parlementaires que la révision de la loi de bioéthique est revenue sur le devant de la scène médiatique, désormais considérée comme une priorité pour les associations. En somme, ce processus législatif cumule un an d’écart entre son calendrier prévisionnel et son calendrier effectif — ce qui peut apparaître long, trop long au regard du temps disponible, contraint par des échéances. 

Pour ces raisons, et au vu des incertitudes sur la suite du calendrier parlementaire, il a fallu prendre des décisions, en redéfinissant notamment les barrières temporelles de l’évènement étudié. À l’issue de ce travail de terrain, le corpus rend compte du premier cycle de l’adoption de la loi, soit jusqu’à la fin du mois de janvier 2020. L’Assemblée nationale et le Sénat ont voté en faveur de l’extension des conditions d’accès de la PMA à toutes les femmes. Il s’agira désormais d’un renvoi successif entre les deux instances pour établir les modalités d’application de la loi (par exemple, la question du remboursement des frais médicaux). De ce fait, les associations ne sont plus en lutte contre l’adoption de cette loi, mais pour son retrait — un changement d’événement s’opère. 

Dans cette perspective, le temps est une variable, comme d’autres, de mon étude, un élément constitutif de mes données. Il s’agira alors de rendre compte de ce qui a été réalisé dans le laps de temps accordé, de porter un regard critique sur l’impact de ces éléments temporels et de les intégrer dans les analyses. Il m’apparait néanmoins important de rester attentive à la suite du processus législatif, événements qui pourront donner lieu à des analyses dans le cadre d’une recherche post-doctorale. 

Un temps nécessaire et bénéfique ?

Pour Léo Coutellec (2013), parce qu’elle n’est pas un ensemble unifié et uniforme, la science ne devrait pas être pensée au singulier. La recherche est constituée d’une pluralité temporelle, aussi appelée « chrono-diversité » ; cela s’explique par des disciplines, des outils, des objectifs qui diffèrent et qui nécessitent par conséquent, pour leurs analyses, un temps lui-aussi différent. Dans ce sens, « chaque phénomène étudié a une temporalité propre, à laquelle la recherche scientifique doit s’adapter », et non l’inverse (Michalon, 2017 : 3). Cette idée ne revient pas à défendre une « slow science » comme unique forme de recherche, mais davantage de reconnaître « que certaines recherches ont besoin de plus de temps que d’autres, et que celles qui se font « vite » ne devraient pas être l’étalon-or de la productivité scientifique ». L’idée est la suivante : « la vitesse, pas plus que la lenteur, ne garantissent la pertinence du savoir produit. En revanche, il est sûr que le calibrage de la recherche sur une temporalité unique réduit la possibilité de produire des savoirs pertinents » (ibid.). Ainsi, cela permet de repenser le lien entre recherche et temporalité ; d’appréhender le temps comme un élément qui ne serait plus simplement subi dans le cadre de nos recherches et d’envisager notre rôle dans la sauvegarde de l’autonomie du milieu académique face aux injonctions de la tendance néolibérale.

À l’annonce de ces bouleversements temporels, j’ai décidé de conserver la démarche méthodologique choisie et d’entamer un travail de terrain auprès des associations activistes. Convaincue de l’intérêt de cette approche, j’ai commencé à rencontrer et suivre les membres de ces structures, à assister à des réunions et événements sur des sujets qui n’avaient pas de lien direct avec mon objet d’étude ; ma présence sur le terrain ne signifiait pas forcément l’avancée de la récolte des données. Néanmoins, lors des premiers débats et manifestations autour du projet de loi, j’étais déjà installée et connue dans et par ce réseau militant. De ce fait, la récolte des données a été simplifiée et facilitée par la compréhension en amont des liens, des réseaux, et des enjeux qui se jouent autour de cet événement législatif. Dans ce sens, affirmer la dimension temporelle (parfois longue) d’une méthodologie d’enquête, c’est aussi une forme de résistance des sciences humaines et sociales face au modèle des sciences dites dures, qui aujourd’hui tend à s’imposer — et qui, avec des promesses d’objectivité et de scientificité à toute épreuve, nous séduisent et nous poussent à nous en rapprocher. À travers la construction et la valorisation du temps dans nos méthodologies, c’est alors défendre et rappeler sa particularité, son intérêt et ses bénéfices au service de nos recherches. 

En guise de conclusion 

Mener un travail de thèse, c’est se confronter à la diversité des phénomènes temporels contenus dans la pratique de recherche, c’est également se confronter aux injonctions temporelles qui l’encadrent et aux impacts de celles-ci sur notre façon de concevoir et de produire les savoirs scientifiques. Si les enjeux et défis posés par le temps ne trouvent pas une solution unique et adaptable à tous les contextes et objets de recherche, porter un regard critique, réflexif et systématique sur les dimensions temporelles de nos études semble être une clef possible pour dépasser le syndrome du manque de temps. Enfin, j’ai commencé à l’évoquer, la problématique du temps soulève la question de la fin de la récolte des données. Or, entre exigence institutionnelle et exigence scientifique, il semblerait que le temps ne soit pas le seul poids qui pèse dans la balance. Alors quand doit-on arrêter un terrain ? Cet aspect méthodologique mériterait une réflexion plus longue et détaillée.

Auteur•e•s Claire Hugonnier
Projet de recherche

Discours en circulation autour du projet de loi "PMA pour toutes"

Publié 2020-01-21
Comment citer cet article

Hugonnier, Claire, 2020. Élaborer son corpus à l’épreuve du temps. Chroniques du terrain [en ligne]. Disponible à l’adresse URL: https://www.chroniquesduterrain.org/explorer/elaborer-corpus-epreuve-temps

Références
    • Audigier, F., 2007, « Introduction. Temps subi, temps construit », dans Lahanier-Reuter, D., et Roditi, É.,(éds.), Questions de temporalité : Les méthodes de recherche en didactiques (2), Villeneuve d'Ascq : PUS.
    • Bouffartigue, P., et Lanciano-Morandat, C., 2013, « Les temporalités de la recherche, introduction », Temporalités, n°18.
    • Coutellec, L., 2013, De la démocratie dans les sciences : Épistémologie, éthique et pluralisme. Paris : Éditions matériologiques. 
    • Michalon, J., 2017, « Léo Coutelllec, La science au pluriel. Essai d’épistémologie pour les sciences impliquées », Histoire de la recherche contemporaine, Tome VI, n°2. Disponible à l’adresse URL suivante : http://journals.openedition.org/hrc/1769.
Lectures recommandées
    • Elias, N., 1999, Du temps, Paris, Pocket. 

    • Pomian, K., 1984, L’ordre du temps, Paris, Gallimard. 

    • Virilio, P., 2010, Le Grand Accélérateur, Paris, Galilée.